La libre concurrence serait sans doute un très bon principe dans un monde idéal où les économies lutteraient à armes égales. On en est bien loin ! Rappelons par exemple que sur les 1,3 milliards de personnes qui dans le monde travaillent dans l'agriculture, 28 millions sont mécanisés, environ 300 millions ont recours à la traction animale et 1 milliard de personnes travaillent exclusivement à la main ! Or, au nom du sacro-saint principe du libre-échange, on met face à face ces agricultures pauvres et fragiles avec nos agricultures ultra mécanisées, ultra subventionnées, ultra productivistes ! C'est comme si l'on organisait un combat de boxe entre un poids lourd et un poids plume...
Il faut permettre aux économies les plus fragiles de se protéger tant qu'elles ne sont pas en mesure d'affronter la concurrence internationale (Nous avons nous-mêmes durant des décennies bâti notre agriculture et notre industrie à l'abri de barrières douanières), il faut cesser de subventionner nos productions agricoles qui viennent ainsi concurrencer de manière déloyale celles des pays pauvres.
Il est consternant de constater que parmi les 925 millions de personnes qui dans le monde souffrent actuellement de faim ou de malnutrition, plus de 80 % vivent dans les zones rurales : ce sont des petits producteurs et leurs familles qui ne peuvent parvenir à vivre du fruit de leur travail.
Il ne saurait y avoir de développement durable, ni au Nord ni au Sud, tant que la misère continuera de frapper "l'autre moitié du monde". On ne pourra plus longtemps demander aux peuples du tiers-monde d'attendre toujours le lendemain pour survivre et se développer. Le seuil de tolérance de milliards d'êtres humains est atteint depuis longtemps et le caractère conflictuel des situations internes aussi bien qu'externes n'est invisible qu'à ceux qui ne veulent pas voir ou qui se disent plus cyniquement : « ça durera bien encore un peu, et après moi le déluge ! ».
Le commerce équitable a pour but de permettre aux petits producteurs de vendre leurs productions à des prix satisfaisants. Il concourt ainsi au maintien dans les pays du Sud d'une agriculture paysanne essentielle au développement durable de ces pays. Il contribue à fixer les paysans sur leur terre au lieu de les contraindre à quitter leur milieu familial et leur communauté villageoise pour aller grossir les masses de miséreux qui s'agglutinent dans les bidonvilles des grandes métropoles du Sud ou qui sont tentées par l'aventure de l'émigration vers "l'eldorado" du Nord.
Oui, il faut modifier les règles actuelles de l'OMC auxquelles nos pays riches s'accrochent avec un aveuglement criminel. Il faut "remettre l'homme, et non le profit, au cœur de l'économie". Il faut rebâtir un système économique reposant sur des bases saines et équilibrées, autour de repères équitables admis par tous.
La crise actuelle de la finance mondiale peut provoquer ce choc salutaire qui permettra au monde de se remettre dans le bon sens et aux hommes de croire à nouveau dans un avenir moins anxiogène.
Yves de KERMEL